L’expression par le mouvement
L’univers du mime – également appelé théâtre du mouvement ou théâtre physique – compte des metteurs en scène talentueux comme Bambie, Boukje Schweigman, Jakop Ahlbom et Golden Palace. Nombre d'entre eux ont étudié au département spécial de mime de la Haute école des arts d'Amsterdam, qui attire des étudiants venant de pays éloignés. S’inspirant du mime corporel élaboré par Etienne Decroux au début du XXe siècle, l’école s'appuie sur un solide programme où l'idée centrale du mouvement est de maintenir l'équilibre du corps. Les étudiants apprennent à faire du théâtre, tout en travaillant aussi l'expression par le mouvement. Les spectacles ne sont pas tirés d’un répertoire, mais de l'actualité, des sujets qui préoccupent l’interprète ici et maintenant. Le texte n'est pas nécessaire pour transmettre un message, pour évoquer une atmosphère ou un certain sentiment ; s’il existe, il est souvent mis au point « sur place », au fil des répétitions. Le pouvoir du langage corporel devient la source d'expression. Contrairement à la danse, le mime doit communiquer quelque chose ; aucun mouvement n’est purement esthétique. Un mime doit toucher le public, personnellement et directement.
La plupart des groupes de mimes contemporains créés durant les années quatre-vingt (Nieuw West, Suver Nuver, De Daders) tirent leurs racines de l'école de mime ; nombre d'entre eux ont d’ailleurs été influencés directement ou indirectement par les troupes de mime des années soixante et soixante-dix – notamment Waste of Time, BEWTH, Griftheater et Carrousel – d’où est issu le célèbre Carver en 1989. René van 't Hof, Leny Breederveld et Beppie Melissen ont donné ce nom à leur groupe à la suite de leur premier spectacle en commun sur Raymond Carver. Depuis lors, ils ont présenté des spectacles de mouvement originaux sur la vie quotidienne, vue de façon comique ou tragicomique, qui ont eu beaucoup de succès.
Jeannette van Steen, qui a travaillé plusieurs années avec Bewth, a fondé en 1994 sa propre compagnie, De Groep van Steen, et a élaboré une sorte de théâtre du mime associant des éléments du théâtre japonais nô au théâtre du mouvement occidental. À l'heure actuelle, sa compagnie produit des spectacles sobres dans les musées ou autres lieux intéressants du point de vue architectural. Sur son site web, Van Steen parle très justement de l'idée fondamentale du mime : « J’étudie les possibilités du pur mouvement comme moyen d'expression indépendant, ainsi que les possibilités présentées par l'interaction de la musique, du design et du mouvement. »
Nieuw West, une compagnie fondée et dirigée par Marien Jongewaard, a démarré vers 1980 ; conflictuels, radicaux et bruts, ses spectacles exigeaient beaucoup d’endurance du public. Nombre de personnes ont rejeté les vues de Jongewaard ; d’autres, tout aussi nombreuses, ont aimé l’exploration qu’il faisait des frontières de l'expérience théâtrale, le conflit entre la cruauté et la beauté, le chaos et le vide, le désespoir existentiel et le plaisir éhonté. Jongewaard fait usage de textes existants, écrits spécialement par Rob de Graaf. Le spectacle Spartacus (2004) semblait fouiller la mentalité du « crime pour le crime » et l’apparition du terrorisme en montrant comment, sous l'influence du patron d'un café, un groupe de personnes s’est transformé en machines de combat dépourvues de cerveau tandis qu'une bande vidéo pornographique passait en arrière-plan.
Bambie, qui fait partie de la toute dernière génération des compagnies de mime, a invité Marien Jongewaard à se produire dans Bambie 10, son dixième spectacle, ayant trait au cynisme (la première a eu lieu en décembre 2005). Bambie peut être considéré comme le frère cadet de Nieuw-West, bien que Jochem Stavenuiter et Paul van der Laan (les deux Bambies) semblent être plus sensibles, ou moins cruels. Ses spectacles sont empreints de fantaisie et leurs chorégraphies très précises. Mais les magnifiques images sont entrecoupées d’actes explosifs, les scènes désarmantes et humoristiques de combats cruels. Impulsions et désirs, rêves et frustrations sont amplifiés à l’extrême, jusqu'à ce que les personnages sur scène s'effondrent pratiquement sous leur poids. Rien d’étonnant que cette compagnie ait choisi de coopérer avec Marien Jongewaard (entre autres) pour cette production.
Les naïfs délibérés
Une autre jeune génération est celle qu’un journaliste du NRC Handelsblad a appelé le mouvement des « naïfs délibérés ». Les « naïfs » comprennent Boukje Schweigman et le designer Theun Mosk, Jetse Batelaan, Gienke Deuten et Bram de Goey, ainsi qu’Elien van den Hoek. L’expression « naïfs délibérés » est une référence à l'importance que donnent ces réalisateurs à l'esthétique et la beauté, en produisant des spectacles tirés de l'imagination et d’une fascination « délibérément naïve » pour le monde. Ils voient le monde comme si les opinions n’étaient pas guidées par des interprétations sociétales, sociales, économiques ou politiques. Par exemple, dans l'un des spectacles (Wervel/Jacuzzis) de Boukje Schweigman, l’auditoire placé dans un cercle la regarde pendant une heure tourner de plus en plus vite sur son axe, en cercles de plus en plus larges, sans même évoquer les thèmes dominants du théâtre en général : l'intégration des minorités ethniques, le durcissement de la société, l'extrémisme, la xénophobie, le radicalisme, le terrorisme ou même l'amour, la solitude ou la mort. Aux spectateurs de décider s'ils veulent relever le défi de ces thèmes, ou d'autres, qui sont introduits et qui les obsèdent.
Jetse Batelaan a créé la production Broeders/Les accompagnateurs, un conte de fées presque muet, sans début ni fin, où chaque acteur alterne continuellement entre le rôle « d‘accompagnateur» et de « patient ». Les patients ne peuvent se déplacer, agir et exister qu’avec l'aide d'un « accompagnateur ». Si « l’accompagnateur» lâche la main du patient, celui-ci s'effondre. Il n'y a toutefois aucune indication de lieu ; ce pourrait être un hôpital, un hospice, voire même une métaphore de la vie (que nous ne pouvons vivre dans l'isolement). Ainsi, le spectacle prend un sens personnel distinct dans l'esprit de chaque personne sans méfiance qui le regarde.
Les metteurs en scène habituels de spectacles de théâtre et de danse tiennent souvent à ce que leur public interprète ce qu'il voit. Cela dit, leur propre interprétation, presque toujours inévitable, est rarement sans motivation personnelle. Les naïfs délibérés, eux, veulent être différents ; ils s'abstiennent consciemment de toutes formes d'interprétation, peut-être parce qu'ils ne sont que trop conscients de l'effet de leur propre influence. Quand ils racontent une histoire de a à z, ils savent que chaque point de cohésion et la chronologie elle-même comportent implicitement une interprétation du monde vue par le metteur en scène. Leurs spectacles sont des nuances d'images et de mouvement, dans un ordre apparemment aléatoire, se déplaçant souvent en cercles et en lignes.
Pratiquement sans texte, leurs spectacles utilisent le corps seul dans un espace spécialement conçu qui n'existe pas dans le monde réel. Ce pourrait être du mime à l'état pur – et peut-être, comment le savoir – est-ce là le point final du mime qui a évolué durant les vingt années précédentes : ce à quoi a toujours tendu le mime n'est devenu possible qu’aujourd’hui. Un point marquant de l’histoire du mime.
Théâtre au dehors du théâtre
Le mouvement a aussi son importance dans le théâtre ‘hors les murs’, mais il n’en est qu’un aspect. Le genre, créé il y a environ quarante ans pour faire connaître le théâtre à un public non privilégié, souvent désargenté, répond aujourd’hui à un objectif moins idéaliste, quoique toujours optimiste : au lieu de s'adapter aux limites des théâtres, les metteurs en scène peuvent choisir leur propre lieu, en faire un théâtre et produire un spectacle qui ne peut exister que là. Forêt, tente, terminal de passagers ou supermarché, le lieu est unique. Les spectateurs éprouvent une certaine solidarité vis à vis des artistes, car ils partagent le secret d’un spectacle joué dans un lieu autre qu’un théâtre. Certaines compagnies ne produisent de spectacles que pour des lieux particuliers. En revanche, de nombreux groupes réguliers créent eux aussi du théâtre ‘hors les murs’ en parallèle avec leurs pièces présentées en salles, en particulier durant l’été.
Il y a quelques années encore, le mois de juin marquait la fin de la saison ; mais l'an dernier, des invitations ont été envoyées aux amateurs de théâtre de mai à septembre. De nombreux festivals d'été invitent des troupes de danse et de théâtre à se produire dans des espaces ouverts, dans des tentes, à la plage et dans les forêts.
Durant le Festival Oerol (créé en 1982), des pièces de théâtre, des spectacles de danse, des recherches ou des concerts sont donnés dans pratiquement chaque coin de l'île de Terschelling. À part les longues files d'attente et la bousculade, les spectateurs assistent à un théâtre en plein air où paysage et temps contribuent au spectacle. Ils peuvent voir en soirée un spectacle de danse sous une pluie battante fouettant la côte et le lendemain matin une pièce de théâtre sous un soleil brûlant dont ils se protègent avec un journal. Oerol a même lancé il y a quelques années un atelier de théâtre ‘hors les murs’ où de jeunes artistes inspirés explorent et développent le genre. Pour faire du théâtre dans un lieu spécial, les besoins techniques, l'audibilité et la météo ne sont pas les seuls critères : l'environnement doit lui aussi s'inscrire dans le spectacle et vice versa.
Oerol est loin d’être le seul festival en plein air ; certains se déroulent même en ville. De Karavaan présente ses spectacles dans les rues et sur les places des villes de la province de Hollande septentrionale. Le festival Over 't IJ d'Amsterdam, le festival aan de Werf à Utrecht et le Theaterfestival Boulevard dans le sud de la Hollande mettent l'accent sur les jeunes talents du genre. Chaque année, De Parade présente pendant plusieurs semaines, dans des tentes ou dans la boue, nombre de pièces de théâtre ‘hors les murs’ et de pièces classiques à Rotterdam, Utrecht, La Haye et Amsterdam. Le public adore ; la saison des festivals d'été attire toujours un grand nombre de spectateurs.
The Lunatics et Vis-à-Vis sont les groupes les plus connus à ne faire du théâtre que dans des lieux spéciaux. Dans les grands spectacles estivaux en plein air de Vis-à-Vis, image et action jouent un rôle plus important que les dialogues et l'intrigue. Sous forme de comédie visuelle, les artistes montrent « la lutte de l'homme moderne contre la dure réalité de la vie quotidienne ». Dans Picnic (2000), le groupe a donné au public l'occasion de voir ce qui se passe sur scène et hors scène. Sur la scène, un couple décide de partir en pique-nique et rencontre un passant blessé. Au lieu de l'aider, ils prennent ses bagages, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent. En coulisse, techniciens et acteurs s’attachent à créer une illusion cinématographique sur la scène. Des effets apparemment simples se révèlent très complexes à réaliser. Invention humoristique insigne, les huit cents visiteurs ont vu la moitié du spectacle en coulisse et la moitié sur scène.
Warner van Wely, qui a quitté en 1990 son ancienne compagnie Dogtroep, a fondé Warner & Consorten trois ans plus tard. Ce groupe formé de sculpteurs, de musiciens, de danseurs et d’acteurs préfère les lieux insolites, à l'intérieur et en plein air. Durant l'été 2000, ils ont présenté Clockwork/Guerilla, une double production pour espaces publics. Dans Clockwork, ils ont exploré la frontière entre homme et machine. Les décors étaient constitués d’une installation réaliste de vingt mètres de long, où les acteurs répétaient à l'infini les actes quotidiens (faire du pain, nourrir le poisson, laver des chaussettes). L'homme semblait être transformé en machine.
Une nouvelle génération de réalisateurs a choisi de ne pas travailler uniquement dans les théâtres, en plein air, pour les jeunes ou les adultes. Ils font de tout et donnent de très beaux spectacles dans un genre que l’on pourrait nommer ‘théâtre de l’expérience’. U bevindt zich hier/Vous êtes ici, la production de Dries Verhoevens, a été un succès durant les festivals d'été de 2007. Des personnes arrivent dans un lieu ressemblant à un hôtel ; elles sont menées à leurs chambres et cordialement invitées à se coucher. Le spectacle, qui commence par des dialogues en tête à tête, se transforme tout à coup en dialogue général quand le plafond à miroir se relève, montrant au public ce qui se passe dans les autres chambres.
Lotte van den Berg offre aux spectateurs une vision totalement nouvelle de ce qui semblait normal jusqu'au moment où ils pénètrent dans son spectacle. Dans Gerucht/Rumeur (printemps 2007), la rue et la circulation urbaine se mêlent à la pièce ; les spectateurs les regardent à travers une énorme fenêtre de leur maison provisoire en bois. La démarcation entre le réel et la mise en scène est si subtile que le public est constamment maintenu dans le doute.
Nombre d'autres groupes, notamment The Lunatics, Théâtre Espace ou Space, explorent ce que peut faire le théâtre dans les lieux quotidiens. Et il fait beaucoup, conviennent la plupart des spectateurs ! Rien d’étonnant à ce que les œuvres de ces compagnies soient aussi très populaires dans les festivals à l'étranger, puisque le langage visuel de ce genre de théâtre est compris partout, de la Hollande au Japon.
Lonneke Kok