Ce thème, qui s'est glissé peu à peu au premier plan, a inspiré en partie la diversité actuelle de la danse néerlandaise. La recherche traditionnelle d’un langage individuel du mouvement, qui domine la danse néerlandaise depuis de nombreuses années, est passée à l'arrière-plan. La danse est un moyen idéal pour travailler ensemble et expérimenter avec d'autres disciplines. Musique et expression artistique sont étroitement liées à l’évolution de l'art de la danse. Mais le scénario, parlé ou projeté sur écran vidéo, est à son tour devenu un must pour de nombreux chorégraphes.
Les actualités figurent davantage sur la scène de la danse. Outre les thèmes universels de la motivation humaine, de l'amour et de la mort, l'évolution et les tendances mondiales de l'image et de la culture populaire se reflètent également dans les productions. Les sciences semblent constituer une éternelle source d'inspiration pour les chorégraphes néerlandais. Ils organisent des ateliers, interviewent des scientifiques ou les invitent dans leur studio pour contribuer au processus de création. Le rapport entre danse et musique continue de fasciner les chorégraphes. Nombreux sont ceux qui aiment travailler avec des musiciens sur scène.
Mais c'est probablement le public qui joue aujourd’hui un rôle majeur. Il est frappant de voir combien les spectateurs sont devenus essentiels. Dans ce domaine, les chorégraphes néerlandais n'éludent certes pas leur rapport avec le public. Certains tentent de pénétrer l'esprit des spectateurs, d'autres les placent sur la scène ou les invitent à participer. Les danseurs font des commentaires spirituels ou invitent le public à réfléchir par de subtiles insinuations. Quoi que décident les chorégraphes à cet égard, force est de constater que l'image d’une danse néerlandaise distante s’est volatilisée et que nombreux sont les chorégraphes qui aspirent aujourd’hui au contact direct avec leur public.
Le public à l'honneur
Dans leur production Theriak, Leine & Roebana invitent les membres de l'auditoire à prendre part à une mini-chorégraphie où figurent les principes élémentaires du temps, de l'espace et du mouvement. Ayant délaissé la danse abstraite et pure, ils intègrent davantage d'émotion dans leur œuvre. Theriak, une production sur l'impuissance humaine, a été créée avec la harpiste Lavinia Meijer. Dans cet arrangement audacieux, les sons habituellement doux de l'instrument ont fait place à des expériences avec des styles de musique et un tournevis.
Au début de la représentation Poetic Disasters/Désastres Poétiques par Club Guy & Roni, un danseur s’adressant aux spectateurs expose différentes situations qui leur font craindre le pire. Les chorégraphes Weizman et Haver ont eu recours à la théorie du chaos pour former la base d'une production dans laquelle ils tentent de capturer le chaos et la catastrophe sous forme de poésie. Peu importe que les promesses faites par le narrateur ne soient pas tenues, le public est séduit.
Pere Faura, un nouveau talent, a réalisé deux productions innovantes : This is a picture of a person I don’t know/Ceci est la photo d'une personne que je ne connais pas et Strip-tease, dans lesquelles il démantèle habilement et avec humour les conditions et les codes du spectacle. Lui aussi entraîne le public dans une danse joyeuse. Il filme secrètement les réactions des spectateurs, qui sont ensuite élargies et analysées en détail.
Pendant nombre d’années, Keren Levi a créé des spectacles très physiques explorant le rapport avec le public. Sa production Territory/Territoire (2004) a reçu le Prix BNG. Elle a utilisé l’argent du prix pour produire The Prize Piece/Le Prix Pièce de cette saison, portant sur la difficile ambiguïté de vivre dans un monde qui ne laisse aucune place au doute. Usant de ce dilemme, elle joue avec son public, qu’elle force à faire des choix, à la fin du spectacle par exemple, quand les artistes qui chantent empêchent d’applaudir. Faut-il quitter la salle, faut-il rester ?
Cette approche directe est typique de l’univers de la danse néerlandaise. Les chorégraphes, notamment André Gingras, Anouk van Dijk et Dylan Newcomb, aiment eux aussi expérimenter avec cet aspect.
La perception du public est au cœur de la vigoureuse déclaration d’Ivana Müller (LISA) dans la production While we were holding it together/Tandis qu'on le tenait ensemble. À l'exception de quelques changements sporadiques d'attitude et de positionnements au cours des black-out, les interprètes gardent leur position pendant la quasi-totalité du spectacle. Dans ce tableau vivant, ils racontent des bribes de récits qui, une fois répétés, associés à d'autres fragments ou placés dans un autre contexte, prennent un sens totalement nouveau. Mais les spectateurs doivent continuer à se demander ce qui se passe. Malgré l'absence de mouvement sur scène, toutes sortes de scénarios leur viennent à l’esprit. Les sons qu’ils entendent tout autour de l'auditorium leur rappellent d'autres lieux. Et l'action est si palpable que, au bout d’un certain temps, il est difficile de croire que personne n'a vraiment bougé.
Müller a été formée à la School for New Dance Development à Amsterdam, d’où sont également issus nombre de fascinants nouveaux venus de la scène, notamment Pere Faura. Ces chorégraphes explorent les frontières de la danse, en commentant souvent l'art même de la danse. Andrea Bozic, par exemple, a pris le film Blow-Up de Michelangelo Antonioni comme point de départ de Still Life with Man and Woman/Nature morte avec homme et femme, où elle entrelace ingénieusement séquences vidéo et spectacle en direct. Dans sa production, la répétition (ici, la répétition de fragments de mouvements) forme l'un des piliers de son récit. Elle laisse son public analyser le support du spectacle du point de vue du film.
Parfois, dû à l'imprécision des frontières entre différentes formes de théâtre, il est impossible de classer les chorégraphes dans une quelconque catégorie. C'est pourquoi, dans la première partie de Dutch on Tour, Andrea Bozic et le collectif LISA apparaissent dans la catégorie théâtre du mouvement, et dans la deuxième partie dans la catégorie danse.
L'intensité du mouvement
Le chorégraphe Bruno Listopad se laisse porter par les concepts théoriques. Explorant les moyens de renforcer l'intensité du spectacle, il aspire à l’authenticité sur scène ; les mouvements des danseurs doivent être propres à leur mécanisme interne, en unissant pensée et acte comme le fait le pinceau d'un artiste sur la toile. Dans sa production erva daninha (mauvaises herbes en portugais), Listopad exprime la puissance invincible et tenace de l'art qui, à l’instar des mauvaises herbes, refuse d'être arrêté ou limité dans son développement.
Accroître l'intensité du spectacle est un sujet qui intrigue beaucoup de chorégraphes. Le travail de Club Guy & Roni se caractérise lui aussi par un style de danse puissant et ensorcelant. Ann Van den Broek a élaboré un langage du mouvement qui en souligne l'intensité. Ses productions ont trait aux processus psychologiques qui poussent la motivation et l'instinct humains. Son spectacle Co(te)lette (2007) porte sur le désir ardent de satisfaction physique et mentale qu’éprouve la femme. Une faim insatiable, émanant du désir sexuel ou de l'ambition, se communique par les corps des trois danseurs qui frémissent et trépident sans espoir de soulagement.
Dans le sillage de Bacon, Nanine Linning a examiné les instincts, les désirs et les émotions de l'humanité. Dans Cry Love/Cri Amour, les spectateurs ont été guidés vers leurs sièges à travers le paysage, en évitant les danseurs suspendus par les pieds. Une brume d'images vidéo projetées sur un écran transparent a dépeint la lutte de l'humanité.
Dans The Autopsy Project/Le projet autopsie, André Gingras utilise une imagerie et un mouvement puissants pour montrer comment se manifeste le contrôle du corps humain dans les sciences et au quotidien. Une étude anatomique sur la table de dissection, des sauts spectaculaires depuis un échafaudage et des corps nus gisant au hasard dans le paysage, comme après l'explosion d'une bombe, illustrent son point de vue. Le contrôle du corps est toutefois le plus marqué dans les scènes de danse dynamiques, en apparence nonchalantes, exécutées avec une impressionnante virtuosité.
Au cours des dernières décennies, la danse néerlandaise s’est fait une place sur la carte internationale grâce au travail d’une foule de chorégraphes innovants et impétueux qui aiment explorer (et dépasser) les limites. Limites du corps humain, limites de l’auditorium et des sièges du public pendant un spectacle, limites entre la danse et le théâtre, et bien au-delà : entre leur propre discipline et d'autres disciplines artistiques telles la musique, l'art d’expression et la vidéo. Enfin et surtout, limites du pays. Les Pays-Bas sont désormais une contrée où convergent les danseurs talentueux de tous les coins du monde pour créer une forme de danse nouvelle et captivante, qui s’étendra ensuite aux régions les plus reculées du monde.
Marcelle Schots