Des choix passionnés dans les grandes compagnies
À leur tour, les réalisateurs travaillant pour les grands théâtres et les compagnies connues, notamment Toneelgroep Amsterdam, het Noord Nederlands Toneel et het RO Theater, optent pour une approche rebelle. Les productions du metteur en scène Ivo van Hove de Toneelgroep Amsterdam dissèquent les grandes institutions sociales telles le mariage et la politique. Dans Romeinse Tragedies/Tragédies romaines (2007), qui présentait en un seul spectacle un aperçu consécutif de la quasi-totalité des tragédies romaines de Shakespeare, il a exploré la politique d’un regard pénétrant et dur. La forme qu’il choisit pour ses explorations est souvent mémorable, en grande partie grâce aux efforts impressionnants de son scénographe attitré Jan Versweijveld. Pour Romeinse Tragedies/Tragédies romaines, la scène a été transformée en salon de lobbying politique avec fauteuils, téléviseurs, même un buffet et un bar. Les spectateurs, assis dans un triangle entre les politiciens/acteurs, ont pu changer de siège ou sortir s’acheter un sandwich, actes qui ne sont pas de mise dans la plupart des théâtres néerlandais.
Là où Ivo van Hove opte souvent pour un style inhabituel afin d’aborder des sujets plus traditionnels tout en conservant les scénarios d’origine, le Noord Nederlands Toneel en particulier n'a pas peur d’adopter une approche des grands classiques plus légère et moins orthodoxe. Pour Koos Terpstra, directeur artistique, un réalisateur de théâtre ne doit ménager aucun effort s’il veut mêler le public au thème du spectacle. Même s’il faut pour cela transformer radicalement un scénario classique. Ces dernières années, cette prise de position a conduit à plusieurs expériences intéressantes, très remarquées. Par exemple, Terpstra a intégré des humoristes à ses pièces de Brecht et de Beckett ; MacBeth (2006) s’est transformé en un gigantesque spectacle de marionnettes dans lequel les acteurs jouaient comme de véritables marionnettes. Ce n’est pas le sang, mais la sciure de bois, qui a coulé pendant les représentations. Cette approche légère et quelque peu critique des scénarios classiques est l'un des points forts du NNT. La compagnie n’est pas seulement populaire auprès des adultes (bien que de nombreux spectateurs traditionnels aient eu quelques difficultés avec MacBeth en spectacle de marionnettes) ; de nombreux jeunes viennent aussi voir ses spectacles.
Alize Zandwijk, directrice artistique du RO Theater, aime elle aussi lacérer les scénarios traditionnels. Cela dit, elle n'a certainement pas peur de présenter des scénarios totalement nouveaux au public des grands théâtres. Onschuld/Innocence (2007) de la dramaturge allemande Dea Loher, qui parle de gens ordinaires tentant de survivre dans un monde endurci, en est un bon exemple. Zandwijk a donné aux personnages de Loher des traits de caractère légèrement clownesques, adoucissant le scénario dur, tandis que la maladresse des personnages n’a fait qu’amplifier le tragique de leur situation. Dans Macbeth (2007) aussi, Zandwijk a cherché refuge dans les bagatelles et la bouffonnerie, en présentant cette fois un cirque fou de la mégalomanie, dans lequel des catastrophes accablent un vieil homme et un enfant innocent. Les choix capricieux de Zandwijk en termes de jeu et de scénographie, qui sont généralement tirés de la culture populaire, du cirque et du grotesque, créent différents degrés intéressants dans les scénarios qu’elle emploie sur scène. Pieter Kramer, metteur en scène associé au RO Theater, s'appuie lui aussi sur la culture populaire. Pour les fêtes de fin d'année, il a notamment produit l'hilarant Lang en Gelukkig/Heureux et eurent beaucoup d’enfants (2007), greffé à partir de la pantomime anglaise et truffé de références aux contes de fée, à Paris Hilton et aux grandes comédies musicales, ainsi que Daklozen on ice/Les sans-abri sur la glace (2008), un spectacle sur une patinoire.
Les réalisateurs travaillant dans les petites salles : en contact avec leur moi intérieur
La fougue des réalisateurs de théâtre néerlandais se manifeste surtout dans leur volonté d'employer tous les supports possibles et imaginables. Culture populaire, cinéma ou musique, peu importe, à condition qu'ils puissent s’en servir pour sonder les profondeurs de la réalité sociale. Cela n’est pas seulement le fort des grandes salles, mais aussi des salles plus petites, où les réalisateurs sont souvent bien plus fougueux dans le choix de leurs nouveaux supports pour s’exprimer. Alors que les grandes compagnies ont toujours recours aux pièces classiques pour nombre de leurs productions, les réalisateurs travaillant dans les petites salles sont souvent en contact plus étroit avec leur moi intérieur : en rédigeant leurs propres textes, en fondant leurs spectacles sur la recherche et l'improvisation ou en utilisant la musique comme principe fondamental de leurs représentations.
Une partie de ce genre théâtral est franchement politique, par exemple les pièces d'Eric de Vroedt, dont la série mightysociety explore les phénomènes à l'interface de la politique, de la société et de l'identité. Dans mightysociety2 et 3 (2005), de Vroedt s’est penché sur les motivations et les implications des attentats-suicides. mightysociety5 (2008) avait trait aux jeunes explorant leur identité et la société (virtuelle ou non). L'« installation théâtrale » incorporait un certain nombre de chambres de jeunes, où les visiteurs pouvaient aller et venir en faisant connaissance avec les résidents. La jeune compagnie de théâtre Wunderbaum explore elle aussi la société moderne. Ses thèmes ont notamment porté sur le contexte de la violence (De rollende roadshow/Spectacle roulant en route (2005), la peur des demandeurs d'asile (Welcome to my Backyard/Bienvenue dans mon jardin, 2004) et la société de consommation (Magna Plaza, 2007). La compagnie trouve généralement un lieu insolite pour maximiser l'effet, par exemple, dans le cas de Magna Plaza, un centre commercial où les spectateurs sont assis sur des tabourets parmi les consommateurs. La jeune metteur en scène Laura van Dolron a inventé le terme « cabaret philosophique» pour ses œuvres. Jouant souvent dans ses propres productions, elle emploie les outils des comiques pour aborder avec légèreté la confrontation entre sa propre pensée et celle des politiques et philosophes, notamment Sartre.
Prendre position pour la tolérance
Une mutation a bouleversé ces dernières années l'attitude des Pays-Bas vis à vis d'une société multiculturelle. Dû au durcissement du climat politique, la tolérance des années quatre-vingt-dix a laissé place à une crainte réprimée des étrangers, où figure au premier plan la menace imaginée de l'Islam. Inquiets de cette tendance, plusieurs réalisateurs évoluant dans le circuit des petits théâtres tentent de prendre position pour une attitude plus tolérante, en particulier vis à vis de l'islam. Sabri Saad el-Hamus, acteur égypto-néerlandais, a produit une série de cinq spectacles basés sur les cinq piliers de l'Islam, pour faire comprendre au public la beauté et la complexité de sa religion. Dans Zekket/Charité (2008), il brillamment interprété un étranger détenu dans une institution où on lui apprend à adapter ses normes et ses valeurs à la pensée occidentale. Le scénario cauchemar de Ko van den Bosch et l’interprétation sensible d’el-Hamus dans un cadre ressemblant fortement à un hôpital psychiatrique contrebalancent habilement la notion de la pensée commune.
Dans Is-man (2006) et De gesluierde monologen/Les Monologues des voilées (2003), la réalisatrice Adelheid Roosen commente la relation entre hommes et femmes selon l'Islam. Elle a parlé longuement avec de nombreux musulmans (hommes et femmes) avant d'intégrer leurs histoires dans une production de théâtre. Les compagnies explorent de plus en plus la société multiculturelle, entre autres MC (Cosmic/Made in da Shade) et DNA (el-Hamus y a été nommé récemment directeur artistique). Ces compagnies se consacrent spécifiquement à des spectacles et des thèmes qui présentent un intérêt pour d’autres que le public néerlandais ‘blanc’.
La musique accentue le sens
L’univers du théâtre néerlandais a souvent recours à la musique pour accentuer le sens d'une production. De nombreuses compagnies sont vouées spécifiquement à la production de comédies musicales qui ne s’articulent pas seulement sur la musique classique, mais sur la musique contemporaine aussi. La compagnie De Veenfabriek à Leiden, par exemple, a peu d’ambitions politiques, mais, musicale et passionnée à la fois, elle recherche de nouvelles façons d'incorporer la musique dans ses productions. Elle est dirigée par le metteur en scène Paul Koek, connu pour ses succès lorsqu’il était co-directeur artistique de ZT/Hollandia à Eindhoven avec Johan Simons. Ses productions et ses spectacles à petite échelle s’échelonnent des comédies musicales aux spectacles pittoresques comme Smekelingen/Vagabonds (2006), un concert pop d’Euripides rarement joué, à un mélange de poésie et de claquettes dans Voet/Pied (2005/2007), ou encore à un portrait intime et émouvant de Sjaan, une femme existant réellement issue de la classe ouvrière de Leiden (Sjaan, geen Jeanet/Sjaan, pas Jeannette (2006). Koek a donné à un certain nombre de jeunes metteurs en scène/musiciens la possibilité de développer leurs talents au sein de sa compagnie. Sous le nom de Touki Delphine, ils travaillent à des productions difficiles à décrire par l’emploi rebelle de la vidéo, des installations et de la musique, mais où abondent l'énergie et l'enthousiasme des réalisateurs. Orkater, une autre présence sur la scène néerlandaise, est une compagnie de théâtre musical qui donne aussi leur chance aux jeunes talents. La musique est une facette importante de ses productions, qui vont des concerts de musique pop, du théâtre du mouvement aux pièces musicales sur des sujets historiques.
Les jeunes talents dans les maisons de production
Les jeunes metteurs en scène de théâtre ont l’occasion de se développer ailleurs que dans les compagnies. Ils sont aussi les bienvenus dans ce qu'on appelle les maisons de production et les ateliers. Jouant un rôle unique dans le théâtre néerlandais, ces instituts aident au développement des jeunes créateurs. À l'intérieur des murs protecteurs de Theaterwerkplaats Gasthuis-Frascati (une fusion récente), de Productiehuis Brabant ou de Generale Oost, par exemple, ils peuvent effectuer des recherches, produire de petits formes et explorer les confins de leur propre langue, souvent sous la supervision de répétiteurs et/ou de dramaturges. Même si les productions ne sont jamais destinées à un large public (elles ne sont somme toute que des projets d'enseignement), certains spectacles sont devenus de grands succès. Les productions dramatiques Broeders/Frères et Toe, Vader drink .../Allez papa, bois... réalisées à Gasthuis par Jetse Batelaan, et Hokwerda's Kind/L’enfant de Hokwerda par Madeleine Jutten Matzer, ont fait salles pleines dans tout le pays. Les maisons de production travaillent régulièrement aussi avec une pléthore de festivals de théâtre estival qui attirent chaque été des foules nombreuses aux Pays-Bas. Les festivals forment le support idéal permettant aux jeunes talents de présenter de nouvelles œuvres à un large public et d’affronter le grand public avec un théâtre innovant. Les festivals des maisons de production sont les lieux ultimes où les jeunes réalisateurs se développent de façon autonome, en cherchant le style et le contenu théâtral qui a le plus d’attrait pour eux.
La possibilité pour les jeunes réalisateurs de développer leur propre langage au sein d'une maison de production est un aspect important du paysage du théâtre néerlandais, car elle leur permet de renforcer à leur manière la diversité du théâtre néerlandais. Leur perspective originale, leur nouveau langage et leur diversité se répandront à nouveau dans les plus petits capillaires de l’univers très spécial et unique du théâtre néerlandais.
Robbert van Heuven